Le 7 octobre 2023, le Hamas et d’autres groupes armés palestiniens lancent depuis Gaza une attaque sans précédent contre Israël. Des communautés du sud du pays sont attaquées, des familles assassinées, des maisons détruites et des centaines de jeunes participant au festival Nova pris pour cible. Des hommes, des femmes et des enfants sont également enlevés et emmenés comme otages à Gaza. Trois ans plus tard, au-delà des chiffres et des images qui ont fait le tour du monde, demeure une question à laquelle les artistes sont eux aussi confrontés : comment représenter ce qui semble précisément dépasser toute représentation ?
Il existe des événements devant lesquels les mots paraissent insuffisants. Le 7 octobre appartient désormais à cette catégorie. L’Histoire peut établir les faits, recueillir les témoignages, identifier les victimes et documenter les crimes. La justice possède ses propres instruments. Mais l’art intervient ailleurs. Il ne juge pas, ne démontre pas et ne remplace pas le témoignage. Il tente parfois simplement de donner une forme à ce que la mémoire ne parvient pas encore à organiser.
Très rapidement après les massacres, des artistes israéliens ont commencé à dessiner, peindre, photographier ou construire à partir de ce qu’ils avaient vu, entendu ou vécu. Certains ont représenté directement les événements. D’autres ont choisi le détour, l’absence, le vide, l’objet abandonné ou le paysage. Comme si représenter frontalement l’horreur risquait parfois de la réduire, alors qu’une trace, une silhouette ou un espace laissé vide pouvait suffire à en faire ressentir la violence.
Le Tel Aviv Museum of Art a ainsi présenté « I Don’t Want to Forget », une exposition réunissant vingt-cinq artistes israéliens autour de cette mémoire encore en construction. La plupart des œuvres avaient été réalisées en réaction au 7 octobre. Certaines affrontaient directement les témoignages et les images des massacres ; d’autres parlaient de peur, de traumatisme, mais aussi de tendresse et de relations humaines. Derrière l’exposition apparaissait déjà une interrogation essentielle : quel pouvoir reste-t-il à l’art lorsqu’un événement semble rendre toute création dérisoire ?
Cette question prend une dimension particulière avec Tal Mazliach. Le 7 octobre, l’artiste se trouvait dans sa maison du kibboutz Kfar Aza. Pendant plus de vingt heures, elle est restée enfermée dans la pièce sécurisée qui lui servait également d’atelier avant d’être secourue. De cette expérience est née la série « War Decorations ». L’artiste ne travaille alors plus à partir d’une tragédie observée à distance : elle crée depuis l’intérieur même du traumatisme. L’œuvre devient à la fois trace, tentative de compréhension et prolongement d’une expérience dont il est probablement impossible de sortir complètement.
D’autres artistes n’ont jamais pu raconter ce qu’ils auraient créé après le 7 octobre. L’exposition « October Seventh », présentée au musée ANU à Tel-Aviv, a notamment réuni les œuvres de vingt-cinq artistes, parmi lesquels certains ont été assassinés lors de l’attaque. Inbar Heimann, Jonathan Chazor, Roee Idan ou Eviatar Kipnis figurent parmi ces artistes dont le travail acquiert nécessairement, après leur disparition, une dimension nouvelle. Nous ne regardons plus seulement une peinture, une photographie ou une installation. Nous regardons quelque chose qui a été imaginé, touché ou créé par quelqu’un qui n’est plus là. L’œuvre devient alors, presque malgré elle, une présence laissée par l’absence.
Le festival Nova constitue probablement l’un des exemples les plus bouleversants de cette transformation de la trace en mémoire. Le matin du 7 octobre avait commencé par de la musique et une fête réunissant des milliers de jeunes. Quelques heures plus tard, le lieu devenait l’un des symboles des massacres. La Nova Exhibition a choisi de travailler directement avec ce qui subsistait : véhicules détruits, objets personnels, éléments provenant du festival, témoignages de survivants et espaces consacrés aux victimes. Le visiteur ne se trouve plus exactement devant une exposition d’art traditionnelle. Il entre dans un territoire incertain, quelque part entre l’archive, le mémorial, le témoignage et l’installation.
Cette démarche soulève une question fondamentale : à quel moment un objet devient-il mémoire ? Une voiture détruite reste-t-elle simplement une voiture lorsqu’elle provient du lieu d’un massacre ? Un vêtement abandonné est-il encore seulement un vêtement lorsqu’il appartenait à quelqu’un qui ne reviendra pas ? Lorsque ces objets sont conservés, déplacés puis organisés dans un espace destiné au public, ils changent de statut. Ils ne deviennent pas nécessairement des œuvres d’art, mais leur présence, leur disposition et le regard que nous portons sur eux produisent quelque chose qui appartient aussi au langage de l’exposition.
Cette frontière doit être abordée avec prudence, car transformer une tragédie récente en exposition comporte toujours un risque : celui d’esthétiser la souffrance. Une photographie peut être trop belle pour ce qu’elle représente. Une scénographie peut devenir trop spectaculaire. Un objet chargé d’une histoire humaine peut être réduit à son pouvoir émotionnel. Artistes et institutions doivent alors trouver une distance presque impossible : montrer suffisamment pour transmettre sans jamais transformer la douleur des autres en spectacle.
C’est peut-être pour cette raison que certaines œuvres choisissent de montrer très peu. Un espace vide, une silhouette, une lumière, un objet ou un visage absent peuvent parfois transmettre davantage qu’une représentation explicite de la violence. L’art possède cette faculté étrange : il peut rendre visible une absence. Il peut matérialiser ce qui n’est précisément plus là.
Le Musée d’Israël à Jérusalem a exploré cette dimension avec « A Time to Remember », en faisant dialoguer des créations contemporaines liées au 7 octobre avec des objets plus anciens associés au deuil, à la destruction ou à la captivité. Le massacre récent commence ainsi à entrer dans une histoire beaucoup plus longue : celle des moyens imaginés par les êtres humains pour conserver la mémoire de ceux qu’ils ont perdus et transmettre cette mémoire à ceux qui n’ont pas vécu les événements.
Trois ans après le 7 octobre 2023, des milliers de photographies, de vidéos, de témoignages et de documents existent. Ils sont indispensables parce qu’ils établissent les faits et permettront aux historiens de travailler. Mais l’art possède une autre fonction. Il peut empêcher qu’un être humain disparaisse derrière un nombre. Un bilan comptabilise les morts. Une œuvre peut rappeler qu’avant de devenir une victime, chacun avait un visage, une voix, des proches, des projets, des objets auxquels il tenait, des habitudes, des rêves et une vie qu’il pensait poursuivre le lendemain.
C’est sans doute pour cela que l’art apparaît si souvent après les catastrophes. Non parce qu’il pourrait les expliquer, encore moins parce qu’il pourrait les réparer. Une sculpture ne ressuscite personne. Une peinture n’abolit pas le traumatisme. Une exposition ne rend pas une famille à ceux qui l’ont perdue. Mais une œuvre peut préserver quelque chose contre l’effacement. Elle peut transmettre une présence lorsque la personne a disparu et permettre à une mémoire individuelle de rejoindre progressivement une mémoire collective.
Le 7 octobre appartient désormais à l’Histoire. Pour ceux qui l’ont vécu, il appartient surtout à la mémoire. Entre les deux existe un territoire fragile dans lequel les artistes commencent déjà à travailler. Leur rôle n’est peut-être pas de nous expliquer le 7 octobre, ni de nous dire ce que nous devons penser de lui. Il est peut-être simplement de faire en sorte que derrière une date devenue symbole, nous continuions à voir des êtres humains, et que derrière les chiffres demeurent des noms, des visages et des histoires. Parce que l’art ne peut pas changer ce qui s’est produit, mais qu’il peut parfois contribuer à empêcher que ceux qui ont disparu disparaissent une seconde fois, cette fois de notre mémoire.
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