Le musée des Beaux-Arts de Lyon s’apprête à accueillir un ensemble exceptionnel consacré à Zao Wou-Ki grâce à une importante donation de Françoise Marquet-Zao, épouse de l’artiste. Cette entrée dans les collections lyonnaises réunit 59 dessins, deux carnets d’aquarelles, un carnet d’esquisses à la sanguine datant de la fin des années 1940 ainsi qu’une peinture majeure de 1983. L’ensemble, estimé à plus de 4 millions d’euros, sera officiellement intégré aux collections du musée lors de la signature de l’acte notarié le 22 mai 2026.
Mais au-delà de la valeur patrimoniale de cette donation, c’est surtout une vision du monde qui rejoint aujourd’hui durablement la mémoire muséale française.
Né à Pékin en 1920 et installé en France à partir de 1948, Zao Wou-Ki occupe une place singulière dans l’histoire de l’art du XXe siècle. Son œuvre échappe aux frontières traditionnelles entre Orient et Occident, entre abstraction et paysage intérieur, entre écriture et peinture. Chez lui, le vide ne représente jamais une absence. Il devient respiration, circulation du regard et espace vivant.
Les dessins des années 1940 conservés dans cette donation révèlent une période essentielle de son parcours. Arrivé à Paris, l’artiste cherche alors à s’éloigner de l’enseignement académique reçu en Chine. À l’Académie de la Grande Chaumière, il travaille le modèle, le portrait et le nu avec une liberté nouvelle. Le trait devient plus fluide, plus synthétique, parfois proche des recherches graphiques d’Henri Matisse qu’il admire profondément.
Les deux carnets d’aquarelles réalisés lors de ses premiers voyages européens témoignent également de cette transformation progressive du regard. Peu à peu, la représentation du réel s’efface au profit d’un langage plus intérieur, plus libre, nourri notamment par l’influence de Paul Klee. Les signes prennent le pas sur la description.
Cette évolution atteint une forme de maturité dans la grande peinture datée du 3 février 1983, également intégrée à la donation. À cette période, Zao Wou-Ki développe une relation nouvelle à l’espace pictural. Après son retour en Chine en 1972 et sa redécouverte de l’encre, le vide devient central dans ses compositions. Les formes se déplacent vers les extrémités de la toile, laissant respirer l’espace intérieur de l’œuvre.
Cette approche transforme profondément la perception du regard. Chez Zao Wou-Ki, la peinture ne cherche pas à remplir la surface. Elle cherche au contraire à faire exister l’espace lui-même. L’artiste parlait d’ailleurs de cette confrontation presque physique avec la toile :
« Les grandes surfaces me demandaient de me battre avec l’espace ; je devais impérativement remplir cette surface, la faire vivre et me donner à elle ».
L’arrivée de cet ensemble au musée des Beaux-Arts de Lyon dépasse ainsi largement la simple acquisition patrimoniale. Elle inscrit durablement dans les collections françaises une œuvre qui a profondément contribué à redéfinir le dialogue entre peinture occidentale moderne et pensée esthétique orientale.
Dans un monde saturé d’images rapides et de surfaces visuelles immédiates, l’œuvre de Zao Wou-Ki rappelle aussi quelque chose de plus silencieux : certaines peintures ne représentent pas le monde. Elles cherchent avant tout à lui redonner de l’espace.
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