À la Fondation Fiminco, l’exposition Illumination de Yiyun Kang ne se contente pas d’explorer l’intelligence artificielle : elle en révèle les tensions, les fantasmes et les dérives. Entre immersion sensorielle et réflexion critique, l’artiste coréenne et une nouvelle génération émergente interrogent notre rapport au monde numérique avec une acuité troublante.
Dans un monde saturé de données, l’intelligence artificielle s’impose comme une évidence. Invisible, omniprésente, elle structure déjà nos décisions, nos échanges, nos perceptions. Pourtant, derrière cette apparente fluidité, une inquiétude sourde s’installe. C’est précisément cette tension que capte l’exposition Illumination, présentée à la Fondation Fiminco.
Avec Yiyun Kang, l’intelligence artificielle cesse d’être un concept abstrait. Elle devient une matière. Une présence presque physique. Dès l’entrée, le visiteur est confronté à une installation immersive où la lumière, le son et les flux visuels envahissent l’espace, transformant la Chaufferie en un environnement instable, à la fois fascinant et oppressant . Ici, la technologie n’est pas démontrée : elle est ressentie.
L’une des œuvres majeures de l’exposition, Great Anxiety, traduit cette angoisse collective liée à l’accélération technologique. Inspirée de la notion de “Grande Dépression”, elle matérialise une peur contemporaine : celle de la perte de contrôle. Le spectateur n’observe plus, il subit. Il est immergé dans un système qui le dépasse, où la beauté des dispositifs se heurte à une forme de vertige.
Avec Echo Chamber, Yiyun Kang pousse plus loin encore cette réflexion. Le visiteur est invité à interagir avec un système qui ne lui offre que deux options : croire ou douter. Une dualité simplifiée, presque caricaturale, qui reflète la manière dont les algorithmes enferment aujourd’hui les individus dans des logiques binaires . Ici, l’œuvre ne propose pas de réponse. Elle met en crise.
Mais loin de céder au fatalisme, l’exposition s’ouvre également sur une possibilité d’équilibre. Entanglement propose une vision plus apaisée, où le biologique et le numérique cessent de s’opposer pour coexister. Une tentative fragile de réconciliation, comme si l’humain pouvait encore trouver sa place dans cet écosystème technologique en mutation.
Autour de Yiyun Kang, une nouvelle génération d’artistes coréens prolonge cette interrogation. Mais là où l’artiste principale met en scène une vision globale, les plus jeunes explorent des formes plus intimes, plus sensibles.
Chez Hayoung, les données deviennent parfum. Une transformation presque poétique qui donne une matérialité inattendue à l’invisible. Jisoo Yoo, quant à elle, capte les gestes des visiteurs pour les traduire en flux numériques instables, révélant une identité en perpétuelle recomposition. Avec Goldilocks, Intae Hwang confronte les désirs idéalisés du public aux données climatiques réelles, soulignant l’écart croissant entre perception et réalité. Enfin, Youngchan Ko propose une lecture plus souterraine du monde, explorant ce qui échappe au regard immédiat.
Ce qui relie ces pratiques, au-delà de leur diversité, c’est une même question : comment habiter un monde devenu en partie invisible ? Comment percevoir ce qui ne se voit plus, ce qui se calcule, s’analyse, se prédit ?
Illumination ne cherche pas à expliquer l’intelligence artificielle. Elle en révèle les effets. Elle montre moins la technologie que ce qu’elle produit en nous : fascination, dépendance, perte de repères. Et peut-être, en creux, une forme de vulnérabilité contemporaine.
Dans cet espace où la lumière devient langage, où la donnée devient sensation, l’exposition agit comme un miroir. Un miroir instable, fragmenté, dans lequel chacun est invité à se confronter à sa propre perception du monde.
L’art ne s’arrête pas aux œuvres. Avec So Nomad.e, il se prolonge dans le voyage, le vin et l’art de vivre.
