En 2012, alors que plusieurs de mes créations étaient exposées dans un établissement de Gustavia, à Saint-Barthélemy, un homme s’est arrêté devant l’une d’elles avec une attention particulière. Nous avons échangé quelques mots, puis il m’a déclaré avec beaucoup d’assurance : « Je vous en donne 500 euros. » L’œuvre était proposée à 3 000 euros. Sur le moment, je ne connaissais pas son identité. Ce n’est qu’après notre rencontre que j’ai découvert qu’il s’agissait d’un entrepreneur immensément fortuné, installé à Monaco, dont le nom circulait dans les milieux économiques et philanthropiques les plus prestigieux. Beaucoup auraient sans doute vu dans cette proposition une opportunité inespérée. Moi, j’y ai vu tout autre chose.
Il ne s’agissait pas, à mes yeux, d’une véritable négociation. Une négociation suppose que chacun reconnaisse la valeur du travail de l’autre et cherche un terrain d’entente. Ici, la démarche était différente. L’offre ne représentait même pas le coût de fabrication de l’œuvre. Elle traduisait l’idée, souvent inconsciente chez certaines très grandes fortunes, que leur statut leur permet de redéfinir eux-mêmes la valeur des choses. Comme si le poids d’un patrimoine ou d’une réussite économique autorisait soudainement à fixer le prix du travail d’un artiste. Je lui ai simplement répondu que je ne faisais pas de l’art « low cost » et j’ai décliné son offre sans la moindre hésitation.
Quelques mois plus tard, cette même œuvre trouvait un acquéreur au prix exact auquel elle était proposée : 3 000 euros. Cette vente ne m’a pas rendu plus heureux que les autres, mais elle a confirmé une conviction qui ne m’a jamais quitté : le premier collectionneur qui doit croire dans la valeur d’une œuvre est son créateur. Si l’artiste lui-même commence à douter de son prix, pourquoi les autres lui accorderaient-ils davantage de crédit ?
Cette histoire ne s’est pourtant pas arrêtée là. Après l’avoir racontée sur Facebook, un photographe installé à Saint-Barth m’a contacté pour me confier que le même personnage lui avait fait une proposition similaire. À la différence près, il avait accepté. Ses photographies étaient pourtant habituellement vendues plus de 4 000 euros en galerie. Je lui ai répondu, peut-être un peu sèchement, qu’à partir du moment où il acceptait de céder son travail pour 500 euros, c’était désormais ce montant qui devenait sa véritable référence aux yeux du marché. Les 4 000 euros n’étaient plus un prix ; ils devenaient une aspiration. Il m’a rétorqué que j’étais « l’idiot du village ». J’ai toujours préféré cette qualification à celle d’artiste incapable de défendre la valeur de son propre travail.
L’ironie de cette histoire réside dans le fait que je n’ai jamais éprouvé la moindre animosité envers cet homme. Bien au contraire. Chaque année, par l’intermédiaire de sa fondation, il organise à Monaco une importante vente aux enchères caritative destinée à financer la protection animale, en présence de S.A.S. le Prince Albert II. J’ai toujours accepté d’offrir une de mes œuvres à cette manifestation. Pourquoi ? Parce qu’une fois la totalité des fonds récoltés, il doublait lui-même, sur ses propres deniers, le montant obtenu. Ce geste mérite le respect et je n’ai jamais cessé de le saluer.
Mais la philanthropie ne donne pas davantage le droit de fixer arbitrairement la valeur du travail d’un artiste. Les deux sujets n’ont, au fond, aucun rapport. On peut être profondément généreux dans une cause qui nous tient à cœur et considérer, dans le même temps, que le travail d’un créateur est négociable jusqu’à l’absurde. C’est précisément cette confusion qui me semble dangereuse.
Le monde de l’art souffre depuis longtemps d’un étrange complexe face aux grandes fortunes. Combien d’artistes acceptent des remises considérables parce que l’acheteur est célèbre, influent ou immensément riche ? Combien espèrent qu’en acceptant un sacrifice aujourd’hui, ils gagneront demain une visibilité, un réseau ou une reconnaissance qui ne viendront, la plupart du temps, jamais ? Cette dépendance psychologique est probablement bien plus destructrice que les difficultés économiques elles-mêmes. Car à force de vouloir plaire aux puissants, certains finissent par oublier qu’ils sont les premiers responsables de la valeur de leur propre travail.
Je n’ai jamais été opposé à la négociation. Elle fait partie de toute relation commerciale. Une remise raisonnable peut s’entendre selon le contexte, la fidélité d’un collectionneur ou la nature d’un projet. En revanche, vouloir acquérir une œuvre à un sixième de son prix n’est plus une négociation ; c’est une démonstration de pouvoir. Accepter une telle proposition revient à laisser quelqu’un d’autre écrire votre propre cote à votre place.
Mon père me répétait souvent une phrase que je n’ai comprise que bien des années plus tard : « Si tu deviens dépendant des riches une seule fois, tu le resteras toujours. » À l’époque, j’y voyais une réflexion sur l’argent. Aujourd’hui, je comprends qu’il parlait avant tout de liberté. La véritable indépendance d’un artiste ne se mesure pas au nombre de ses ventes, mais à sa capacité à défendre la valeur de son travail, quel que soit le prestige de la personne qui se trouve en face de lui.
Finalement, je n’ai jamais refusé un milliardaire. J’ai simplement refusé qu’un milliardaire décide à ma place de ce que valait mon œuvre. Et cette nuance, à mes yeux, change absolument tout.
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