Francis Bacon n’est pas spontanément l’artiste que l’on associe à Monaco. Pourtant, la Principauté occupa une place importante dans sa vie et dans son travail. Aujourd’hui, la Francis Bacon MB Art Foundation prolonge cette histoire dans l’atmosphère intime de la Villa Élise. Peintures, photographies, mobilier, correspondances, archives et documents de travail permettent d’approcher non seulement l’œuvre, mais aussi la manière dont l’un des artistes majeurs du XXe siècle construisait ses images.
Lorsqu’on évoque Francis Bacon, certaines images apparaissent immédiatement : des corps déformés, des visages comme traversés par un mouvement brutal, des figures enfermées dans des espaces géométriques, des papes hurlants et cette peinture qui semble constamment hésiter entre apparition et disparition. Son œuvre est devenue tellement identifiable que l’on pourrait croire connaître Bacon simplement parce que l’on reconnaît ses tableaux. Pourtant, derrière ces images devenues iconiques se cache un univers beaucoup plus complexe, nourri de photographies, de rencontres, de lectures, de lieux et d’obsessions personnelles.
La Francis Bacon MB Art Foundation, à Monaco, propose précisément d’aller au-delà de cette image immédiatement reconnaissable. Elle ne cherche pas seulement à montrer des œuvres, mais à comprendre l’homme, ses influences, ses méthodes de travail et tout ce qui pouvait nourrir son regard. Dans l’atmosphère volontairement intime de la Villa Élise, le visiteur entre ainsi moins dans un musée traditionnel que dans une exploration de la fabrique même de l’œuvre.
La présence d’une fondation consacrée à Francis Bacon à Monaco n’est pas le fruit du hasard. Le peintre découvre la Principauté avant la Seconde Guerre mondiale, mais c’est surtout à partir de 1946 que son histoire monégasque prend véritablement forme. Après la vente de Painting 1946, Bacon quitte Londres et s’installe à Monaco, qui devient pendant plusieurs années l’un de ses principaux lieux de vie. Il y séjourne notamment avec Eric Hall et Jessie Lightfoot et retrouve régulièrement la Principauté jusque dans les décennies suivantes.
Cette Méditerranée lumineuse peut sembler très éloignée du Londres gris auquel l’imaginaire de Bacon reste souvent associé. Pourtant, Monaco correspond à plusieurs facettes de sa personnalité. Il apprécie le climat, les restaurants, les rencontres et surtout le jeu, qui occupe alors une place importante dans sa vie. Les casinos deviennent l’un des éléments de cette existence monégasque faite de travail, de plaisir, de hasard et parfois d’excès.
Mais Monaco n’est pas seulement pour lui un lieu de villégiature. Bacon y peint. Et cette précision change profondément la manière de considérer la relation entre l’artiste et la Principauté. Monaco n’est pas une simple anecdote biographique dans la vie du peintre : elle appartient à une période décisive de son parcours, celle où commence à s’affirmer le langage pictural qui fera bientôt de lui l’une des figures majeures de la peinture d’après-guerre.
Plusieurs décennies plus tard, cette relation particulière entre Bacon et Monaco va passionner un collectionneur, Majid Boustany. Sa fascination pour le peintre dépasse progressivement le désir de posséder quelques œuvres. Collectionner devient une manière de documenter, de comprendre et finalement de transmettre. Il ne s’agit plus seulement de réunir des objets signés Bacon, mais de reconstruire autour de lui un environnement intellectuel et visuel capable d’éclairer son processus créatif.
C’est de cette démarche que naît en 2014 la Francis Bacon MB Art Foundation, institution à but non lucratif entièrement consacrée à l’étude de la vie, de l’œuvre et des méthodes de création de Francis Bacon. Elle s’installe dans la Villa Élise, une demeure Belle Époque construite à la fin du XIXe siècle, au 21 boulevard d’Italie. Le choix d’une villa plutôt que d’un vaste bâtiment muséal donne immédiatement au lieu une identité particulière et correspond parfaitement à la philosophie du projet.
Ici, pas de gigantesques salles blanches ni de parcours conçu pour absorber des milliers de visiteurs. La découverte se veut volontairement confidentielle. Cette échelle permet une proximité inhabituelle avec les œuvres et surtout avec les documents qui les entourent. On ne vient pas seulement regarder Bacon : on tente de pénétrer dans son univers, de comprendre ce qu’il voyait, ce qu’il conservait et comment certaines images finissaient par rejoindre sa peinture.
Au cœur de la Fondation se trouve la MB Art Collection, constituée par Majid Boustany. Elle rassemble plusieurs milliers de pièces consacrées à Bacon et à son environnement artistique. Mais le nombre importe finalement moins que la diversité de cet ensemble. Peintures, photographies, correspondances, documents d’atelier, livres, objets personnels, mobilier et archives composent progressivement le portrait d’un artiste que l’on découvre bien au-delà de ses tableaux les plus célèbres.
On y trouve notamment des œuvres appartenant au tout début de la carrière de Bacon. Ces peintures sont particulièrement précieuses parce qu’elles permettent d’observer l’artiste avant que son vocabulaire ne devienne immédiatement identifiable. C’est un Bacon encore en recherche, expérimentant des formes et des directions différentes, loin de l’image définitive que l’histoire de l’art a construite autour de lui.
Cette période révèle également une facette beaucoup moins connue de son parcours. Avant de s’imposer véritablement comme peintre, Francis Bacon fut créateur de mobilier et de tapis. À la fin des années 1920 et au début des années 1930, installé à Londres, il conçoit des meubles et des décors dans un langage profondément influencé par le modernisme européen. Eileen Gray, Charlotte Perriand, Marcel Breuer, Pierre Chareau, Robert Mallet-Stevens ou Le Corbusier appartiennent alors à cet environnement esthétique.
La Fondation conserve de rares témoignages de cette production. Leur présence est fascinante, car elle révèle un Bacon très différent du peintre des corps torturés et des visages déformés. Les lignes sont rigoureuses, les volumes géométriques et les compositions contrôlées. Pourtant, quelque chose de cette première expérience demeure dans sa peinture future. Les structures, les cages transparentes, les espaces géométriques dans lesquels Bacon enfermera souvent ses personnages semblent rappeler que le peintre avait commencé par penser l’espace avant de bouleverser les corps.
Mais pour comprendre véritablement Bacon, il faut également comprendre ce qu’il regardait. Son atelier est devenu légendaire précisément parce qu’il ressemblait moins à l’image traditionnelle d’un atelier de peintre qu’à une gigantesque accumulation de matériaux visuels. Photographies froissées, reproductions d’œuvres, pages arrachées à des livres, magazines, coupures de presse, documents médicaux et images de toutes sortes pouvaient devenir le point de départ d’un tableau.
La photographie joue ainsi un rôle essentiel dans son processus créatif. Bacon ne cherche pas nécessairement à travailler devant un modèle vivant. Il préfère souvent l’intermédiaire de l’image photographique, qu’il peut manipuler, plier, abîmer, combiner mentalement avec d’autres références puis transformer par la peinture. Une photographie n’est jamais pour lui une image à reproduire fidèlement : elle devient une matière première.
La Fondation conserve un fonds photographique particulièrement important ainsi qu’un vaste ensemble de documents liés au travail du peintre. Ces archives permettent d’observer quelque chose que le tableau terminé ne révèle pas toujours : le chemin parcouru avant l’œuvre. Une image apparemment banale peut soudain permettre de comprendre l’origine d’une posture, d’un mouvement ou d’une déformation présente dans une peinture.
C’est peut-être là que la Fondation devient particulièrement intéressante. Un musée nous apprend généralement à regarder ce qu’un artiste a produit. Ici, une partie du projet consiste également à comprendre comment il l’a produit. Le tableau n’est plus considéré comme un objet isolé mais comme l’aboutissement provisoire d’une multitude d’images, de souvenirs, de rencontres et d’expériences.
Les correspondances participent à cette même exploration. Lettres, cartes postales, télégrammes et notes manuscrites documentent les relations de Bacon avec sa famille, ses amis, ses compagnons, les galeristes, les écrivains et les autres acteurs du monde de l’art. Derrière l’artiste monumental apparaît alors un homme pris dans un réseau d’amitiés, d’amours, de conflits, de fidélités et de relations professionnelles.
Ces documents rappellent quelque chose que les grandes rétrospectives font parfois oublier : l’histoire de l’art n’est pas uniquement une succession de chefs-d’œuvre. Elle est également faite de conversations, de voyages, de dîners, de lettres, de disputes, de rencontres et d’accidents. Une œuvre naît rarement dans l’isolement absolu que l’on prête parfois aux grands artistes.
La bibliothèque de la Fondation poursuit cette logique presque archéologique. Elle rassemble un ensemble considérable de publications consacrées à Bacon, mais cherche également à retrouver les ouvrages qui composaient sa propre bibliothèque. Rechercher les mêmes éditions que celles présentes dans son atelier londonien revient à poser une question simple mais passionnante : pour comprendre ce qu’un peintre regardait, pourquoi ne pas chercher également ce qu’il lisait ?
La MB Art Collection ne se limite d’ailleurs pas à Bacon. Elle rassemble aussi des œuvres d’artistes qui appartiennent directement ou indirectement à son univers, parmi lesquels Walter Sickert, Alberto Giacometti, Roy de Maistre, Henry Moore, Graham Sutherland, Richard Hamilton ou Lucian Freud. D’autres artistes influencés par Bacon ou ayant travaillé autour de sa figure permettent d’élargir encore cette cartographie artistique.
Bacon apparaît ainsi moins comme un génie isolé que comme un artiste entouré d’images et d’autres créateurs. Il admire, rejette, transforme et absorbe. Velázquez peut rencontrer une photographie contemporaine, une image médicale peut dialoguer avec une reproduction ancienne, un ami photographié peut devenir quelques années plus tard une figure méconnaissable sur une toile. Son œuvre se nourrit continuellement de ce qui l’entoure.
Cette volonté de compréhension explique également la place accordée à la recherche et à la transmission. La Fondation soutient des travaux consacrés à Francis Bacon, développe des collaborations avec des chercheurs et participe à la diffusion de nouvelles connaissances autour de son œuvre. Elle accompagne également la création contemporaine, prolongeant ainsi l’héritage de Bacon au-delà de la seule conservation de sa mémoire.
Les expositions organisées à la Villa Élise permettent régulièrement de montrer différentes facettes de la collection. Certaines s’intéressent aux ateliers de Bacon, d’autres à son œuvre graphique, à ses photographies ou à ses relations avec d’autres artistes. Le principe demeure le même : plutôt que d’accumuler les œuvres les plus célèbres, il s’agit de créer des rapprochements capables d’apporter un nouvel éclairage sur son processus créatif.
Une photographie, une lettre ou une gravure peuvent parfois nous apprendre davantage sur la naissance d’un tableau qu’un accrochage spectaculaire de chefs-d’œuvre. C’est précisément ce qui distingue la Francis Bacon MB Art Foundation d’un musée traditionnel. Elle ne cherche pas seulement à montrer le résultat : elle s’intéresse à tout ce qui précède, accompagne et parfois survit à la création.
Le visiteur ne vient donc pas uniquement y rencontrer le Francis Bacon consacré par l’histoire de l’art. Il découvre aussi le jeune décorateur, le créateur de mobilier, le collectionneur compulsif d’images, le lecteur, l’ami, le correspondant et l’homme travaillant au milieu du désordre presque mythique de ses ateliers. Toutes ces identités finissent par se superposer pour rendre le peintre à la fois plus proche et plus complexe.
Et puis il y a Monaco. Cette Principauté baignée de lumière, que l’on pourrait croire très éloignée de la violence et de l’inquiétude de la peinture de Bacon, appartient pourtant réellement à son histoire. C’est précisément ce contraste qui rend la présence de la Fondation si pertinente. Derrière l’image solaire de la Riviera apparaît un artiste dont la peinture explore certaines des zones les plus sombres de la condition humaine.
Après le Palais princier et ses siècles de collections, la Villa Paloma et son dialogue entre patrimoine et création contemporaine, ou encore le Grimaldi Forum et ses grandes expositions temporaires, la Francis Bacon MB Art Foundation révèle une autre manière de faire vivre l’art à Monaco : consacrer un lieu presque entièrement à la compréhension d’un seul artiste.
Non pas pour l’enfermer dans sa légende, mais au contraire pour l’ouvrir. Comprendre Francis Bacon ne consiste probablement pas à trouver une explication définitive à ses corps déformés ou à ses visages bouleversés. Il s’agit plutôt de retrouver les images, les rencontres, les lieux et les obsessions qui ont alimenté son regard, puis d’accepter qu’une partie du processus nous échappe encore.
La Fondation pose alors une question passionnante : peut-on entrer dans l’intimité d’une création sans lui retirer son mystère ? À Monaco, la réponse se trouve peut-être derrière les portes de la Villa Élise. Plus on découvre les fragments qui entouraient Francis Bacon, plus son œuvre devient compréhensible. Et paradoxalement, plus elle conserve sa part d’énigme.
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