Alors que le Mondial de l’Auto ouvre ses portes au public à Paris, une question s’impose devant les carrosseries : pourquoi les voitures semblent-elles avoir perdu leurs couleurs ? Les teintes neutres dominent largement le marché automobile. Dans l’art, la couleur suit d’autres chemins : elle peut s’effacer, s’imposer ou devenir le sujet même de l’œuvre. Du choix d’une voiture au geste du peintre, que révèle notre rapport aux couleurs ?
Sur les routes, la prudence des teintes neutres
Le gris, le blanc, le noir et l’argenté sont devenus si familiers qu’on finit par ne plus les remarquer. Pourtant, leur présence n’a rien d’anecdotique. Une étude américaine d’iSeeCars portant sur plus de 22 millions de voitures d’occasion relève que ces quatre teintes représentaient 80,4 % des véhicules étudiés pour l’année-modèle 2025, contre 47,3 % pour l’année-modèle 1996. Sur la même période, le rouge est passé de 20,1 % à 7 % et le vert de 13,4 % à 2,2 %.
Ce recul des couleurs vives ne se limite pas aux États-Unis. Selon les données de production mondiale d’Axalta pour 2025, le blanc, le noir et le gris restent les trois couleurs automobiles les plus répandues. En Europe, le gris arrive en tête, devant le blanc et le noir.
Pourquoi choisir si souvent une teinte discrète ? Le prix du véhicule, sa revente éventuelle et la préférence de plusieurs membres d’un même foyer peuvent peser dans la décision. JATO, qui analyse les choix des acheteurs européens, observe que les couleurs neutres dominent les achats et que la valeur résiduelle compte parmi les considérations pratiques. Cela ne signifie pas que chaque automobiliste choisit son gris par calcul : l’élégance, la mode et le goût personnel jouent aussi leur rôle.
Une boucle peut alors s’installer : les teintes les plus demandées deviennent les plus visibles, et les couleurs moins courantes peuvent sembler plus difficiles à choisir. Mais l’idée qu’une voiture neutre se revend toujours mieux mérite d’être nuancée. Dans une autre étude, iSeeCars constate que certaines couleurs rares — jaune, orange ou vert — conservent parfois mieux leur valeur, parce que leur offre est limitée et qu’elles trouvent des acheteurs dans certains segments.
Une précision s’impose pour le visuel qui accompagne cette réflexion : les pourcentages cités correspondent aux années-modèles 1996 et 2025, et non à 1995 et 2026. Ils concernent le marché américain et une analyse de voitures d’occasion, pas les ventes de voitures neuves en France.
Sur la toile, une couleur peut suffire
En peinture, une palette réduite n’est pas nécessairement le signe d’un appauvrissement. Elle peut constituer une décision radicale. Yves Klein choisit ainsi le bleu outremer pour faire de la couleur elle-même l’expérience centrale de l’œuvre. Le MoMA décrit son Blue Monochrome comme une exploration qui libère la couleur de la forme et invite le regard à s’immerger dans un champ presque infini.
Le monochrome ne signifie donc pas « moins d’art » ou « moins d’expression ». Une surface presque entièrement bleue, noire ou blanche peut déplacer l’attention vers la matière, la lumière, la texture et les infimes variations de teinte. Là où une carrosserie doit aussi répondre à des usages et à des attentes commerciales, le peintre peut faire d’une couleur unique le sujet même de son travail.
L’histoire de l’art ne suit pas une ligne grise
Les palettes évoluent, mais elles ne semblent pas se diriger simplement vers le noir, le blanc et le gris. Une analyse numérique menée par Martin Bellander sur près de 95 000 reproductions de tableaux datés de 1800 à 2000 a relevé une progression du bleu au cours du XXᵉ siècle, tandis que l’orange reculait. L’auteur souligne toutefois les limites de l’exercice : les reproductions n’ont pas toutes la même qualité, et le vieillissement des peintures peut modifier les couleurs enregistrées. L’échantillon provenait en outre principalement de peintures britanniques et européennes.
Ce type d’étude ne permet pas de dire que « l’art devient bleu », pas plus que les statistiques automobiles ne racontent à elles seules les raisons de chaque choix. Il montre plutôt que la couleur traverse des modes, des techniques et des histoires différentes. Son évolution dépend des pigments disponibles, des intentions artistiques, des conventions d’une époque et de la façon dont les œuvres nous sont aujourd’hui reproduites.
Deux façons de faire parler la couleur
La comparaison entre une voiture et une œuvre d’art éclaire finalement deux rapports distincts à la couleur. Sur une voiture, elle accompagne un objet produit en série, choisi par un acheteur et susceptible d’être revendu. Dans une œuvre, elle peut structurer le regard, traduire une sensation, installer un rythme ou devenir le propos lui-même.
Les voitures ne sont pas devenues uniformément grises, et l’art ne demeure pas toujours éclatant. Mais les teintes neutres ont gagné le terrain automobile tandis que, dans l’art, chaque choix de palette garde la possibilité d’être une prise de position. La couleur ne disparaît pas : elle change de rôle selon l’objet, le regard et l’histoire qu’on lui confie.
« Pourvu que ce soit noir »
« Any customer can have a car painted any color that he wants so long as it is black. »
« Tout client peut faire peindre sa voiture de la couleur qu’il souhaite, pourvu que ce soit le noir. »
Son origine. Henry Ford rapporte cette formule dans My Life and Work, son autobiographie publiée en 1922 avec Samuel Crowther. Il la présente comme une remarque faite en 1909 à propos de la Ford T.
Le contexte. La phrase résume la logique de Ford : produire un modèle standardisé en grande quantité afin de rendre l’automobile plus accessible. La couleur devient alors le symbole d’une fabrication tournée vers l’efficacité et la série.
Ce qu’elle signifie. La formule est souvent raccourcie en « N’importe quelle couleur, pourvu que ce soit noir ». Elle oppose avec humour le choix individuel à l’impératif industriel. Elle ne signifie toutefois pas que toutes les Ford T furent toujours noires : la phrase est surtout restée comme l’emblème d’une production automobile standardisée.
Cet article pourrait intéresser quelqu’un ?
Indiquez votre nom, votre email ainsi que les coordonnées de la personne à qui vous souhaitez transmettre cet article.
Parce que le voyage est aussi une question de regard, So Nomade vous invite à découvrir une sélection d’articles issus d’Art Essentiel, notre média dédié aux artistes, aux expositions et à l’art contemporain.
- Musée océanographique de Monaco : faut-il vraiment aimer les poissons pour y passer des heures ?
- Où voyager en 2027 ? Quatre itinéraires pour commencer à rêver
- Monaco à table : quand deux kilomètres carrés racontent le monde
- Quand l’été s’attarde, le voyage change de rythme
- Monaco : et si le vrai luxe était simplement de prendre le temps ?
