L’éternel féminin face à ses démons. Quand l’art traverse 25 000 ans de mythes, de peurs et de puissances. À Cannes, au Musée des Explorations du Monde, l’exposition Démones et Déesses : de la vie à la mort propose bien plus qu’un parcours historique. Elle offre une plongée vertigineuse dans ce que l’humanité projette, depuis la nuit des temps, sur le corps et la figure du féminin : la vie, la fertilité, le désir, mais aussi l’inquiétude, la transgression et le démoniaque. Un voyage dense, érudit et profondément contemporain, qui interroge notre rapport aux mythes fondateurs et à leurs zones d’ombre.
Dès les premières salles, la Préhistoire s’impose comme un territoire symbolique plus complexe qu’il n’y paraît. Les figures dites « vénusiennes », longtemps réduites à des icônes de fécondité, révèlent ici leur ambivalence : elles incarnent autant la puissance de donner la vie que l’angoisse primitive de la chair, de la naissance et de la mort. La célèbre Vénus de Montpazier, ou encore les figurines néolithiques de la culture de Vinča — présentées pour la première fois en France — témoignent d’une pensée rituelle où le féminin est déjà chargé d’un pouvoir sacré… et potentiellement inquiétant.
L’exposition met ensuite en lumière un « musée secret », celui du corps dévoilé, accroupi, offert, parfois grotesque. Ces talismans, objets apotropaïques et figures protectrices disent une chose essentielle : le féminin n’est jamais neutre. Il protège, il guérit, mais il trouble aussi. De la figure antique de Baubo à la sensualité crue d’Auguste Rodin, jusqu’à la réinterprétation contemporaine de Jeanne Vicerial, l’art explore sans détour ce point de bascule où la sexualité devient rituel, et où le sacré frôle le démon.
C’est sans doute dans la section consacrée à l’Orient ancien que cette ambivalence atteint son paroxysme. Inanna-Ishtar, déesse mésopotamienne du désir et de la guerre, incarne une puissance totale, irréductible à nos catégories modernes. Aimante et destructrice, souveraine et guerrière, elle rappelle que le féminin divin fut longtemps pensé comme une force souveraine, capable de créer et d’anéantir. La présence de Lilith, figure liminale par excellence, accentue cette tension : démone ou parturiente ? Séductrice ou mère ? L’art ne tranche pas — il expose la faille.
L’Égypte ancienne, avec Isis, offre un autre visage : celui d’une féminité réparatrice, magicienne, capable de ramener les morts à la vie. Mais là encore, la douceur n’efface pas la puissance. Isis est une initiée, une passeuse, une figure de savoir. L’exposition montre comment son culte, diffusé dans tout le bassin méditerranéen, a façonné une vision du féminin comme principe universel, oscillant entre lumière et mystère.
Avec Aphrodite/Vénus, l’Occident classique réinvente à son tour cette ambivalence. Déesse du désir, certes, mais aussi du chaos social qu’il engendre, elle relie l’érotisme à la guerre, la beauté à la discorde. Les œuvres antiques présentées rappellent que le désir n’est jamais innocent : il est une force politique, culturelle, parfois destructrice.
Le XIXᵉ siècle marque une rupture décisive. Fasciné par l’Antiquité et l’Orient, il projette sur la femme ses propres angoisses modernes. Le terme même de « démone » entre alors dans la langue française. Chez Gustave-Adolphe Mossa, la femme devient envoûtante, dangereuse, presque fatale : miroir d’une société qui redoute l’émancipation féminine autant qu’elle la fantasme.
Enfin, les XXᵉ et XXIᵉ siècles ouvrent un champ de réappropriation. Les artistes contemporaines déconstruisent ces figures héritées, hybrident les mythes, convoquent les spiritualités africaines, indiennes ou féministes pour redonner au féminin sa pluralité. La démone n’est plus seulement une menace : elle devient une figure de résistance, de transformation, parfois de guérison.
Démones et Déesses n’est donc pas une exposition sur les femmes, mais sur les regards portés sur elles. Elle révèle combien l’art, à travers les siècles, a servi de champ de bataille symbolique pour nos peurs, nos désirs et nos croyances. En cela, elle parle autant du passé que de notre présent — et de nos propres démons.
