À partir du 12 juillet 2026, la Galerie Blanche du Château de La Napoule accueille Mise en abyme, une exposition réunissant les artistes américaines Erin LeAnn Mitchell et Kaitlyn Tucek. Toutes deux anciennes résidentes de la La Napoule Art Foundation, elles reviennent dans ce lieu chargé d’histoire pour y développer un dialogue inédit entre peinture, textile, installation et pratiques expérimentales. Plus qu’une simple exposition collective, ce projet in situ explore les notions de mémoire, de répétition et de récits fragmentés dans un parcours où le château devient lui-même un acteur de la création.
À La Napoule Art Foundation, les expositions ne naissent pas d’une sélection d’œuvres préexistantes. Elles prennent forme au fil des résidences, des échanges entre artistes et de l’immersion dans un lieu dont l’histoire imprègne chaque projet. Le Château de La Napoule n’est pas un simple écrin patrimonial : son architecture, ses jardins, ses textures et les traces laissées par les générations d’artistes qui l’ont habité deviennent des matériaux de création à part entière. Cette philosophie donne toute sa singularité à Mise en abyme, conçue comme une œuvre évolutive plutôt qu’un accrochage figé.
Le projet réunit pour la première fois Erin LeAnn Mitchell et Kaitlyn Tucek, deux artistes qui ne se connaissaient pas avant leur passage à La Napoule. Si leurs pratiques diffèrent profondément, elles partagent une même fascination pour les processus intuitifs, la mémoire et la circulation des formes. Peinture, textile, céramique, installation et performance se répondent ici sans hiérarchie, dans une conversation plastique où les œuvres semblent s’influencer mutuellement au fil du parcours.
Le titre de l’exposition résume parfaitement cette ambition. La « mise en abyme » évoque traditionnellement une image contenue dans une autre image ou un récit qui se reflète en lui-même. Les artistes jouent également avec la proximité sonore du mot « abîme », convoquant les idées de profondeur, de vertige et d’instabilité. Entre répétitions, fragments et transformations, leurs œuvres invitent le visiteur à se perdre dans un espace où les souvenirs personnels rejoignent une mémoire plus universelle.
Cette réflexion trouve un prolongement naturel dans les matériaux employés par chacune des artistes. Chez Erin LeAnn Mitchell, le textile constitue une véritable archive vivante. Tissus récupérés, broderies, boutons, perles et paillettes portent déjà une histoire avant même d’être assemblés. Son travail s’inscrit dans la tradition du quilt afro-américain, qu’elle revisite en mêlant mémoire familiale, héritage culturel noir américain et imaginaire contemporain. Les œuvres deviennent ainsi des territoires où différentes temporalités se superposent, révélant autant des récits intimes que des histoires collectives.
Face à cette approche textile répond l’univers pictural de Kaitlyn Tucek. Ses peintures semblent émerger d’un espace mental où végétations, silhouettes, regards et formes organiques apparaissent avant de disparaître dans de nouvelles couches de matière. Entre abstraction et figuration, son travail refuse toute lecture immédiate. Les images se construisent progressivement, comme si la mémoire elle-même hésitait à révéler ce qu’elle conserve. L’artiste dépasse également les limites traditionnelles de la peinture en intégrant le bois, la céramique et des éléments sculpturaux qui prolongent les tableaux dans l’espace.
L’intérêt de Mise en abyme réside précisément dans cette rencontre entre deux démarches autonomes. Les œuvres ne cherchent jamais à fusionner ; elles créent plutôt un réseau de correspondances où un motif aperçu dans une peinture semble réapparaître dans une pièce textile quelques mètres plus loin. Un regard, une forme végétale ou un fragment de corps deviennent des éléments de langage qui circulent librement d’une œuvre à l’autre, invitant le visiteur à construire son propre récit.
Le lieu joue un rôle essentiel dans cette expérience. Pensée spécialement pour la Galerie Blanche, l’exposition évolue en fonction des volumes, de la lumière et des perspectives du château. Certaines œuvres dialoguent à distance, d’autres instaurent des ruptures ou des zones de transition. Rien n’est imposé : le regard circule, revient en arrière, découvre peu à peu des résonances qui n’apparaissaient pas au premier abord. Cette liberté de parcours fait de Mise en abyme une expérience sensorielle autant qu’intellectuelle.
La dimension humaine renforce encore cette cohérence. Erin LeAnn Mitchell raconte avoir découvert, après sa résidence, que l’artiste et quilteuse Faith Ringgold, figure majeure de l’art afro-américain, avait elle aussi travaillé au Château de La Napoule. Ce lien inattendu nourrit aujourd’hui sa réflexion sur la transmission et les filiations artistiques. De son côté, Kaitlyn Tucek retrouve la Galerie Blanche qui avait servi d’atelier lors de sa résidence en 2023. Pour elle, revenir dans cet espace revient à superposer les souvenirs de sa première expérience aux nouvelles œuvres qu’elle y développe aujourd’hui.
Au-delà de la qualité des œuvres présentées, Mise en abyme illustre la vocation même de la La Napoule Art Foundation. Depuis plus de soixante-dix ans, la fondation franco-américaine accompagne la création contemporaine à travers des résidences, des expositions et des programmes favorisant le dialogue entre patrimoine et expérimentation artistique. Dans ce contexte, l’exposition apparaît comme l’aboutissement naturel d’un processus de recherche où le temps, les rencontres et le lieu deviennent des composantes essentielles de l’œuvre.
Avec Mise en abyme, le Château de La Napoule confirme ainsi son statut de laboratoire de création contemporaine. L’exposition ne livre ni message unique ni interprétation définitive. Elle invite au contraire chaque visiteur à ralentir, à observer, à accepter l’incertitude des images et à laisser ses propres souvenirs dialoguer avec ceux des artistes. Une proposition sensible, exigeante et profondément actuelle, qui rappelle que l’art contemporain trouve souvent sa plus grande force lorsqu’il nous conduit à regarder autrement notre propre mémoire.
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