L’intelligence artificielle occupe aujourd’hui une place centrale dans les débats sur la création artistique. Entre fascination et inquiétude, elle soulève de nombreuses questions : qui crée réellement ? Où commence l’originalité ? Que devient l’auteur lorsque les machines produisent des images, des textes ou des voix en quelques secondes ? Avec s3lf.tech, présenté au centre d’art contemporain 40mcube à Rennes, Émilie Brout et Maxime Marion déplacent le débat. Leur exposition ne cherche pas à démontrer les prouesses de l’IA. Elle explore une interrogation plus profonde : que devient notre identité lorsque les technologies numériques transforment notre manière de nous représenter, de nous raconter et même d’exister ?
Depuis plusieurs années, l’intelligence artificielle s’impose comme l’un des grands sujets de l’art contemporain. Certains artistes l’utilisent comme un outil de production, d’autres comme un partenaire de création, tandis que beaucoup interrogent ses conséquences esthétiques, sociales et philosophiques.
Le duo formé par Émilie Brout et Maxime Marion appartient clairement à cette troisième catégorie.
Leur travail ne consiste pas à demander à une intelligence artificielle de produire des images spectaculaires. Il s’intéresse à la manière dont les technologies numériques modifient notre rapport au réel, à la mémoire, au désir et à la construction de soi. Depuis plus d’une décennie, les deux artistes observent les transformations du web, des réseaux sociaux et des cultures numériques. Vidéo, installation, net art ou dispositifs interactifs deviennent chez eux les outils d’une véritable enquête sur les images qui peuplent désormais notre quotidien.
Avec s3lf.tech, cette réflexion franchit une nouvelle étape.
Au cœur de l’exposition apparaît Grim3s, une figure virtuelle librement inspirée de la chanteuse Grimes. Plus qu’un simple personnage, cet avatar devient le symbole des contradictions de notre époque. Il incarne à la fois le rêve d’une identité démultipliée, la promesse d’une présence numérique infinie et les dérives d’une technologie capable de brouiller les frontières entre authenticité, imitation et marchandisation de l’intime. Les artistes s’appuient notamment sur un outil permettant de reproduire une voix afin d’imaginer une fiction où l’identité devient reproductible, transformable et potentiellement infinie.
Cette approche est particulièrement intéressante parce qu’elle évite le piège du sensationnalisme. Depuis l’apparition des IA génératives, le débat public se résume souvent à une opposition simpliste : faut-il avoir peur de l’intelligence artificielle ou s’en réjouir ? L’exposition choisit une autre voie. Elle ne cherche ni à condamner ni à célébrer ces technologies. Elle observe les effets qu’elles produisent sur nos comportements et sur notre manière de nous représenter.
Car aujourd’hui, nous ne vivons plus uniquement dans le monde physique. Nos photographies circulent sur les réseaux sociaux, nos voix peuvent être clonées, nos visages sont analysés par des algorithmes et nos identités numériques nous accompagnent parfois davantage que notre présence réelle. Nous créons des profils, des personnages, des versions améliorées de nous-mêmes. À travers les avatars, les jeux vidéo, les plateformes sociales ou les univers immersifs, chacun expérimente déjà différentes formes d’existence numérique.
L’exposition pose alors une question essentielle : où s’arrête la personne et où commence son double numérique ? Cette interrogation dépasse largement le domaine de la technologie. Elle touche directement à l’histoire de l’art.
Depuis toujours, les artistes cherchent à représenter l’être humain. Le portrait classique tentait de saisir une personnalité. La photographie est venue transformer cette relation au réel. Puis la vidéo, l’art numérique et les installations interactives ont progressivement déplacé le regard vers l’expérience du spectateur.
Avec l’intelligence artificielle, une nouvelle étape apparaît. L’image ne représente plus seulement une personne : elle peut désormais la simuler, la modifier ou la générer entièrement. Le portrait devient potentiellement autonome. Il apprend, parle, chante, répond et évolue. L’œuvre cesse parfois d’être un objet fixe pour devenir un système vivant, nourri par des données, des interactions et des algorithmes.
C’est précisément ce glissement qui intéresse Émilie Brout et Maxime Marion.
Leur travail montre que l’intelligence artificielle ne transforme pas uniquement les outils des artistes. Elle modifie aussi notre manière de regarder les images. Peut-on encore faire confiance à ce que l’on voit ? Comment distinguer une présence réelle d’une présence simulée ? Pourquoi éprouvons-nous parfois de l’attachement pour des personnages entièrement artificiels ?
Ces questions trouvent un écho particulier dans l’essor des influenceurs virtuels, des avatars conversationnels et des personnalités créées de toutes pièces par des entreprises ou des communautés en ligne. L’exposition ne parle donc pas seulement d’art contemporain ; elle parle de notre quotidien.
Ce qui rend s3lf.tech particulièrement convaincant, c’est sa capacité à éviter les réponses définitives. Les artistes ne prétendent pas expliquer le futur de l’intelligence artificielle. Ils invitent plutôt le visiteur à expérimenter le doute. Les installations créent une forme d’ambiguïté permanente où les frontières entre fiction et réalité deviennent volontairement instables. Cette incertitude fait partie intégrante de l’œuvre.
Le parcours des deux artistes explique en partie cette maturité. Formés dans les écoles d’art françaises, présents dans de nombreuses institutions internationales et intégrés aux collections du Centre Pompidou ainsi que de plusieurs FRAC, Émilie Brout et Maxime Marion développent depuis de nombreuses années une réflexion exigeante sur les images numériques et leurs usages. Leur pratique précède largement l’explosion médiatique de ChatGPT ou des générateurs d’images.
En cela, s3lf.tech rappelle que l’intelligence artificielle ne constitue pas une rupture totale avec l’histoire de l’art. Elle prolonge des interrogations plus anciennes sur la reproduction, la représentation, le simulacre et l’identité. Les outils changent, mais les grandes questions demeurent.
L’exposition invite finalement à regarder l’IA autrement. Non pas comme une machine qui remplacerait l’artiste, mais comme un révélateur de notre époque. Les algorithmes produisent des images ; les artistes, eux, continuent de produire du sens. Et c’est précisément cette différence qui donne toute sa valeur à la création contemporaine.
À travers s3lf.tech, Émilie Brout et Maxime Marion démontrent que l’art contemporain a un rôle essentiel à jouer face aux bouleversements de l’intelligence artificielle. Là où les discours technologiques promettent efficacité et innovation, les artistes introduisent le doute, la nuance et la réflexion.
Dans un monde où les avatars deviennent parfois plus visibles que les individus qu’ils représentent, leur exposition rappelle une évidence : la véritable question n’est peut-être pas de savoir ce que l’intelligence artificielle peut créer, mais ce qu’elle révèle de nous-mêmes.
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