Laurence Jenkell. Quand la douceur de l’enfance, la matière plastique et la mémoire collective s’entrelacent pour donner naissance à une œuvre aussi reconnaissable qu’universelle, aussi ludique que profonde.
Il y a des artistes dont le nom reste attaché à une image. Pour Laurence Jenkell, née en 1965 à Bourges, ce sera celle d’un bonbon géant, torsadé, lumineux, immobile et pourtant en mouvement. Depuis près de trente ans, l’artiste autodidacte, installée à Valbonne dans les Alpes-Maritimes, donne au sucre une forme nouvelle, à la fois familière et troublante. Dans son atelier, entre transparence du plexiglas, mémoire figée et torsions plastiques, elle construit une œuvre aussi identifiable qu’insaisissable. Car sous la douceur affichée, il y a autre chose : une tension sourde, une mémoire en torsion, un fil invisible qui relie l’enfance, la féminité, la consommation et la poésie contemporaine.
« Un jour, presque par jeu, j’ai glissé une chute de plexiglas dans le four… Le résultat fut imparfait, trop cuit, noirci… mais ce fut une révélation. Ce bonbon brut contenait déjà en lui une forme de langage universel. »
C’était dans les prémices, dans l’atelier encore silencieux, dans ce moment sans calcul où la main devance la pensée. Un geste simple, presque maladroit, mais traversé d’un éclair. Le plastique ramolli a parlé. Il s’est laissé tordre, plier, inventer. Et dans cette torsion naissait déjà le principe fondateur d’une œuvre à venir : la métamorphose du banal en symbole, de l’accident en style.
Ce moment décisif, presque enfantin, a posé les bases d’une signature artistique unique. Jenkell ne sort pas des Beaux-Arts. Elle vient du silence, du travail solitaire, de l’intuition pure. Sa formation ? Elle se l’est inventée, comme ses outils, ses gestes, ses protocoles. La liberté est son socle. L’obstination, son moteur.
Il serait réducteur de ne voir dans ses bonbons qu’une icône pop. Ils le sont, certes, par leur format, leur brillance, leur effet de reconnaissance instantanée. Mais ils portent en eux une charge bien plus complexe. « Ma torsion est un acte. Un geste radical, comme une révolte silencieuse contre les normes, les blessures d’enfance, mais aussi contre les excès d’une société consumériste. »
Car si le bonbon convoque des souvenirs d’enfance, il ne se limite pas à la nostalgie sucrée. Il devient un vecteur de questionnement : qu’est-ce que le désir ? Qu’est-ce que la répétition, l’envie fabriquée, l’objet universel ? Travailler le plexiglas, matériau synthétique, translucide et polluant, c’est aussi interroger la beauté de ce qui dure trop longtemps. Le sucre fond, le plastique persiste. Entre les deux : une tension symbolique.
Chaque sculpture de Laurence Jenkell est unique. Rien n’est moulé. Tout est chauffé, manié, tordu à la main. Une manière de rendre chaque pièce irremplaçable, malgré l’illusion de série. Les plis sont singuliers, les couleurs choisies une à une. Certaines portent des drapeaux, comme dans la série “Candy Nations” présentée lors du G20 à Cannes, où ses sculptures ont été exposées tout au long de la Croisette. Une d’entre elles trône d’ailleurs encore aujourd’hui sur le parvis de la mairie de Cannes. D’autres restent neutres, minimalistes, méditatives.
Ses sculptures s’exposent dans plus de 50 pays. Elles habitent les rues, les gares, les aéroports, les salons d’art, les places publiques. Et pourtant, elles gardent une dimension intime. Peut-être parce qu’elles s’adressent à l’enfant en chacun de nous. Peut-être parce qu’elles renferment, dans leur forme figée, le geste premier de l’offrande.
Derrière le bonbon, il y a l’artiste. Une femme qui a tenu bon, envers et contre tout. « C’est un monde exigeant, souvent masculin. Une femme, autodidacte, qui sculpte des bonbons, ce n’était pas évident à faire accepter. Mais j’y ai cru. J’ai persévéré. J’ai défendu mon bonbon avec force et conviction. »
Et elle a eu raison. Aujourd’hui, son nom est reconnu. Ses œuvres sont collectionnées, photographiées, commentées. Elles font partie du paysage visuel contemporain. Mais elle n’a pas cessé de créer en marge, de tordre la matière comme on tord une idée. Elle continue d’explorer d’autres formes : des spirales d’ADN, des robots aux allures de jouets anciens, des papillons en métamorphose. Les robots, dit-elle, sont un hommage personnel : « Ils rendent hommage à mon grand-père, un homme passionné de science-fiction, qui me montrait de vieux catalogues de robots dans son grenier. Je me souviens de ces formes géométriques : des têtes carrées, des corps rectangulaires… Et c’était aussi le seul qui, en cachette, me glissait des bonbons dans la main. » Toujours avec cette même touche : un mélange d’humour, de tendresse et de mélancolie.
Dans son showroom de Valbonne, elle accueille les collectionneurs, les curieux, les passionnés. Elle partage, elle raconte, elle transmet. Et parfois, elle montre une œuvre très personnelle : une inclusion de petits objets de ses filles, Jennifer et Kelly, dans du plexiglas. Des dessins, des colliers de nouilles, une main découpée dans du carton, des papiers griffonnés. Une œuvre intime, comme un autel silencieux. C’est d’ailleurs de cette double filiation que naît son nom d’artiste : Jenkell, contraction de Jennifer et Kelly. Une œuvre intime, comme un autel silencieux. « Elles étaient contrariées que je les enferme dans du plexiglas, comme si je leur avais volé un instant. Mais pour moi, c’était un geste d’amour : garder vivants ces moments simples et précieux.»
Tout est dit. Chez Laurence Jenkell, l’art est un geste d’amour. Une façon de figer le fugace, de sublimer le trivial, de transformer le commun en icône. Avec ses bonbons, elle offre bien plus qu’un clin d’œil acidulé : elle propose une méditation silencieuse sur le goût, le temps, l’identité.
Et désormais, chaque fois que vous mangerez un bonbon, ne pensez plus seulement à Brel — qui disait que les bonbons, c’est tellement bon. Pensez aussi à Laurence Jenkell. Parce que les bonbons, c’est tellement beau.
L’art ne s’arrête pas aux œuvres. Avec So Nomad.e, il se prolonge dans le voyage, le vin et l’art de vivre.
